Depuis que le petit
playboy de ces dames avait pris la défense d'Annabelle, son
prestige avait encore augmenté. Il était LE prince
charmant à l'état pur, le seul, l'unique. Annabelle
passait son temps à vanter ses mérites ce qui avait
tendance à m'agacer plus qu'autre chose. Je ne connais rien
de pire qu'une fille amoureuse; elle vous bassine les oreilles avec
l'amour de sa vie, parce qu'évidemment elle en est
sûre, elle va se marier, avoir des enfants, une maison avec
une petite haie blanche et un chien nommé Tobi et, en
apothéose, ils mourront ensembles. Elle vous
énumére ses qualités, même s'il n'en
posséde aucune. Il est systématiquement beau, viril
et exceptionnel, si original par rapport aux autres, il sort
tellement du lot que vous ne pouvez même pas le
différencier de ses amis, il a le QI d'une poule et est
aussi viril que vous... Mais vous ne pouvez pas comprendre ! La
chose la plus insupportable reste tout de même
l'interprétation de ses moindres gestes, car
évidemment la demoiselle en est sûre, chacun d'eux est
une preuve de leur amour. "Regarde il se cure le nez, je suis
sûre qu'il pense à moi ! "... C'est beau l'amour...
Une fille amoureuse c'est la huitiéme plaie d'Egypte, et
j'étais en train de la vivre.
Elle me noyait de Grégoire,
et quand elle n'en parlait pas c'est parce que Môssieur
était à portée de vue. Dans ce cas-là,
elle le fixait, la bouche ouverte, les yeux grands ouverts, les
joues rouges, bref... un air plus que ridicule. Elle se cachait
derrière moi pour qu'il ne puisse pas la voir. Je dois
avouer qu'au départ je trouvais son attitude très
amusante mais au bout d'une centaine de fois, j'avais envie de la
pousser sur lui pour que cette histoire soit réglée
une fois pour toute, ce n'était pas les occasions qui
manquaient en plus. Je ne sais comment, il se retrouvait toujours
à passer près de nous, et Annabelle se cachait dans
mon dos, rapetissait à vue d'oeil. J'avais envie de la
gifler, pourquoi n'allait-elle pas le voir ? Et puis, elle s'est
enfin décidé à le contacter, ce que je
trouvais génial, sauf qu'elle voulait passer par moi, ce qui
était déjà moins plaisant. Elle m'a
supplié des heures entières pour que je
récupére une stupide adresse internet, histoire
qu'elle discute avec lui et blablabla et blablabla. J'ai tout de
même fini par céder peu avant le cours d'anglais.
Malheureusement pour elle, avant
que je ne rejoigne son cher et tendre, j'ai reçu un appel
étrange de Thomas. Officiellement il m'appelait pour me
rappeler qu'il venait me chercher samedi et que je devais dormir
chez lui mais sa voix était chevrotante, faible et
contrairement à d'habitude il n'articulait absolument
pas.
" Thomas, ça va pas ? t'as
une voix bizarre.
- si, si, ça va, la
pêche, m'a-t-il dit sans joie
- T'es sûr ? Tu veux que je
passe après les cours ? tu veux parler ?
- non,
non t'inquiéte pas ! passe pas ça ira !"
Il a raccroché avant
même que je puisse lui redire quoi que ce soit. Ni une ni
deux, j'ai pris mes affaires et j'ai quitté le lycée,
tant pis pour les cours, tant pis pour l'adresse de grégoire
et tant pis pour Annabelle. Thomas avait réellement besoin
de moi, je le sentais. Si Thomas souffrait, je souffrais.
C'était mon grand-frère spirituel, mon frère
de coeur.
J'ai pris les transports en commun
et en à peine quarante minute j'étais devant les
portes de son université. Elle était
découpée en plusieurs parties : un pôle
scientifique, une aile littéraire, artistique... Chacun y
avait sa place. Ce que j'ai toujours trouvé séduisant
dans cet endroit c'est le mélange des élèves,
ils avaient tous l'air très différents et pourtant
ils se mélangeaient les uns les autres. Ca avait l'air si
libre, chacun pouvait s'afficher comme il voulait, se
montrer tel qu'il était, ça me changeait du
lycée où on se catalogue par genre : d'un
côtè les "fashion" qui prennent de haut les rappeurs,
qui eux méprisent les skatteurs qui détestent les
personnes habillés "classiques", qui ont la trouille des
gothiques, qu'on repère facilement comme les babacools...
Bref, un catalogue de gens qui ne se mélangent pas ou
très rarement dans des cas particuliers... des conneries !
Moi, j'ai toujours adopté le look rien-à-foutre, en
gros vous vous levez le matin la tête dans le paté,
vous prenez au hasard ce que vous avez dans votre armoire et
voilà ! Vous achetez vos vêtements juste par coup de
coeur et non pas parce que c'est super tendance d'être comme
ça et voilà ! Evidemment ça a ses
inconvénients, parfois on me jette des cailloux en me
traitant de clocharde, mais bon ça prouve juste que certains
sont réllement cons et rien d'autre. J'enviais donc ce
mélange de tous les genres en me remémorant les
propos de Thomas qui m'avait dit de ne jamais accorder trop
d'importance à ces impressions, qu'on était tous
humains et qu'à fonder trop d'espoir je finirais par
être déçue de trop de choses. Mais je n'y
pouvais rien, ce que je ne peux atteindre m'attire et quand je
parviens à l'avoir, je me rends compte que c'est pareil que
ce que j'avais avant mais en plus grand. Je suis comme ça
c'est ma nature. Et lorsque ça arrive, il faut me ramasser
à la petite cuillère.
Je contemplais l'architecture des
bâtiments lorsqu'une voix moqueuse et des gloussements m'ont
sortie de mes pensées. J'ai tourné la tête vers
la provenance de ses bruits irritants pour me retrouver nez
à nez avec la nouvelle ex de mon meilleur ami.
" Tiens, mais c'est le petit
chienchien de Thomas, m'a-t-elle lancé avec mépris,
une main posée sur sa hanche, toujours fidèle
à son maître.
- fidèle... au moins tu
connais le mot, il ne te reste plus que le sens maintenant...
- très drôle ! Thomas
serait-il venu pleurer dans tes jupettes petite fille ? Enfin, tu
perds ton temps à venir ici..."
Elle est passée devant moi
sans ciller suivie de ses amies, je l'ai regardée,
exaspérée, en lui montrant bien qu'elle me faisait
pitié plus qu'autre chose. Je l'ai suivi du regard
jusqu'à ce qu'elle disparaisse complétement de mon
champ de vision.
Soudain, j'ai senti quelque chose
de lourd s'abattre sur mon épaule, mon coeur a
accéléré, j'ai laissé s'échapper
un hoquet de surprise. Etienne s'est posé devant moi, me
demandant s'il m'avait fait peur avec un petit ton inquiet. J'ai ri
en lui précisant que ce n'était rien, j'étais
juste surprise. Il m'a demandé ce que je faisais là,
je lui ai donc expliqué que j'attendais Thomas alors il m'a
proposé de venir dans le hall, s'installer autour d'une des
tables et d'attendre ensemble si je n'avais rien contre sa
compagnie. J'ai évidemment accepté, quitte à
attendre, je préfére le faire
accompagnée par quelqu'un qui semble
intéressant. On a avancé jusque la grande porte en
verre du hall en passant par les petits chemins de cailloux blancs.
On est entré, la salle était immense, quelques
groupes s'étaient déjà installés sur
deux, trois tables, mais il en restait encore une petite dizaine de
libres. On s'est assis autour de la table la plus
éloignée, on s'était un peu isolé dans
un coin, mais cela nous permettait de voir toutes les
sorties de l'université , ce qui m'empécherait
de rater Thomas. Etienne a posé son sac en cuir,
rapiécé, sur la table. Il y avait chez ce
garçon quelque chose de fascinant dans son allure, il avait
l'air tellement anachronique, il m'aurait parlé de sa vie
à l'époque de napoléon, je n'aurais pas
été choquée. Je le fixais apparemment car il
m'a demandé s'il avait quelque chose sur son nez. Un silence
s'est imposé, on cherchait tous les deux à le briser
sans parvenir à trouver un sujet adéquat
jusqu'à ce que je parle de la librairie.
" Elle appartient à mon
oncle, m'a-t-il expliqué, j'y travaille de temps en temps,
enfin tout le temps en fait, j'adore être entouré de
livres. Il ne vend que des vieux livres, que des vieils
éditions, je trouve ça intéressant de pouvoir
les feuilleter comme ça, a-t-il continué avec des
étoiles dans les yeux, je dois paraître un peu fou
mais j'adore me retrouver dans ce magasin avec l'odeur de tous ces
vieux bouquins, ces pages jaunis.
- Non, je comprends assez, j'adore
ça aussi... Ca me rassure, je me sens moins seule,
jusqu'à présent j'avais l'impression d'être
bizarre quand j'évoquais cette passion, si je peux appeler
ça comme ça."
Il a ri, nous avons discuté
littérature pendant un moment, où plutôt il
parlait et je l'écoutais. Il était en lettres
modernes, il s'y connaissait en écrivains et en bons romans,
je prenais des notes sur ce qui était susceptible de
m'intéresser. On sentait qu'il se sentait très
concerné par ce qu'il racontait, il était
passioné. Je lui ai raconté ma vision de lui en
écrivain à la bibliothéque avec cette fameuse
plume blanche, il a rougi et s'est dit flatté, ensuite il a
joué au modeste en me racontant qu'il était incapable
d'écrire quoi que ce soit. Nous arrivions à un point
très intéressant de notre conversation quand Thomas
est arrivé. Rapidement, j'ai été
déçue de le voir apparaître mais très
vite je me suis rappelée pourquoi j'étais venue. Je
lui ai fait de grands signes, il a froncé les sourcils en me
voyant.
" Je t'avais dit que ça
servait à rien de venir me voir après tes cours !
C'était pas pour te voir maintenant ! a-t-il
grondé
- Eh oh! Tu commences pas à
m'engueuler ! ai-je répondu un peu trop agressivement peut
être, c'est de ta faute si je suis là !
- ma faute ? Comment ça ma
faute ? Je t'ai jamais dit de venir ! Je vois pas en quoi ce serait
ma faute , t'inverse les rôles là !
- hein ? Et c'est qui, qui m'a
appelé comme un malheureux ? Je me suis
inquiétée moi après ! "
J'étais juste en face de
Thomas, il m'a prise dans ses bras et a embrassé mon
front.Notre petite dispute de vieux couple venait de finir. Il m'a
gratté la tête et a salué Etienne. J'ai
récupéré mes affaires et j'ai dit au revoir au
jeune étudiant qui s'est levé pour me faire la bise.
Thomas m'a pris le poignet et m'a emmenée hors de
l'université, jusqu'à un petit café au
détour d'un carrefour.
...