La première fois que je l'ai vu, je l'avais regardé avec indifférence. Il était aussi banal que ceux qui l'entouraient. Puis il s'est tourné vers moi, m'a souri et je suis restée indifférente. Je me suis assise à ma place habituelle à côtè d'une amie. Lui, il était à deux places de moi et discutait avec son voisin.
Au début, lui et moi nous ignorions, nous faisions comme ci l'autre n'existait pas. Et puis, un jour, j'ai accepté de remplacer un camarade pour un travail de groupe. J'ai alors travaillé avec deux demoiselles que je connaissais plutôt bien, avec qui je riais facilement, et, comme par hasard, la dernière personne à former cet ensemble n'était autre que lui, j'ai donc appris à le cotoyer pendant plusieurs heures de la semaine, et c'est là que tout a basculé. J'étais assise à sa droite, de temps en temps nous discutions, de tout mais surtout de rien. Il me regardait avec un petit sourire en coin très charmeur, quand il voulait il pouvait paraître très mignon, et même s'il ne le voulait pas, je commençais à le trouver mignon indépendemment de ce sourire qui me faisait fondre intérieurement.
Malheureusement, cette gueule d'amour si sympathique lorsque nous étions ensembles ne restait pas lorsque ses potes, ces mecs si virils, étaient présents, et de camarade je suis passée à jeune-demoiselle-persécutée-par-un-affreux-vilain-satyre-prépubère. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, il réussissait à me mettre en colère, à me faire rougir de honte, à me sentir bête, à me comporter comme une enfant, et à accélérer mon rythme cardiaque. Ma meilleure amie, à force de nous voir ainsi, m'avait dit : " Un jour vous finirez mariés ! " . J'étais restée silencieuse mais intérieurement je l'étranglais.
Les mois ont passés, il me taquinait encore, et encore, et encore, ... et moi, j'étais de plus en plus agacée. Pourquoi arrivait-il à me faire sortir de mes gonds ? Moi, qui d'habitude, énervais les autres et restais impassible, je subissais ce que les autres vivaient. Ca devenait vraiment problématique, surtout qu'il revenait dans chaque conversation que je pouvais avoir avec mes proches. D'ailleurs parlons-en de mes proches, l'une de mes amies a tenté de jouer les cupidons, elle lui a tout simplement dit que je l'aimais, que je rêvais de faire un bout de chemin à ses côtès, et bien sûr, elle ne m'avait strictement pas prévenu de ses confidences. Par chance, cette action m'a permis une micro-vengeance : Monsieur est venu pour me narguer, sans doute, il a commencé à tater le terrain gentiment comme un chaton jouant pour la première fois avec une pelotte de laine, touchant la pelotte, reculant de quelques pas et revenant à la charge. Mais, pour une fois, je paraissais calme, sûre de moi bien que mon coeur battait la chamade. J'ai fait l'ignorante, je l'ai poussé à me révéler ce que je savais déjà et une fois qu'il eut laché les armes, je lui ai donné le coup de grâce en l'humiliant publiquement. Fière de moi, j'avais pris place sur mon siège qui, d'un coup, est devenu l'égal d'un trône.
Les vacances sont arrivées et pendant deux mois j'ai tué mon ennui avant de reprendre une vie pleine d'activités. Evidemment il était de retour lui aussi, mais il avait changé. Il ne me taquinait plus ou du moins plus de la même façon. De temps en temps j'avais droit à une petite attaque qui frolait parfois le harcélement sexuel mais j'avais décrété que j'entrerais dans son jeu, ce qui marchait plutôt bien. Hélas, il allait souvent dans des terrains trop glissants pour moi et gagnait souvent la partie. D'un point de vue extérieur je ne sais pas comment on pouvait percevoir nos échanges, peut être du flirt ? Non, je ne pense pas, juste un jeu entre deux amis. Quoi qu'il en soit, chaque mardi j'étais pressée de le voir car c'était le seul jour où pendant une heure et demie je pouvais l'observer discrétement. Parfois il ne venait pas alors je restais à guetter un mouvement de la porte craignant à la fois de le voir et de ne pas le voir. Et l'année s'est poursuivie, ne changeant rien à cette situation qui devenait génante pour moi.
L'année suivante, je ne l'ai pas revu, et celle d'après non plus. Il faut dire que cette année là j'ai déménagé : je suis partie pour la grande ville. Je n'ai plus pensé à lui pendant ces deux années, à vrai dire je pensais même l'avoir oublié pour toujours. Je me suis lié d'amitié avec mes nouveaux compagnons de classes qui ne sont restés que des amis ou de vagues connaissances. J'ai grandi, je me suis féminisée un peu plus tout en gardant un caractère exécrable.
Et puis un mercredi de ce début de troisiéme année d'oubli, je suis allée à la bibliothéque avec une de mes nouvelles amies pour travailler sur un projet en commun. Je n'avais jamais mis les pieds dans cette bibliothéque auparavant et je le regrettais déjà, l'atmosphère était plaisante, calme, studieuse, c'était un havre de paix. Nous sommes allées dans la salle de lecture, nous nous sommes assises à la première table. Mon regard en a croisé un autre et mon coeur a explosé. Il était là, en face de moi, assis, à me regarder en se demandant si on se connaissait. J'ai été me re-présentée, nous avons discuté quelques minutes, je l'ai laissé travailler, je suis repartie à mes propres activités. En rentrant j'ai prévenu mon ancienne meilleure amie qui me répondit " ah ah ! encore un signe du destin, vous finirez ensembles, j'en suis sûre ! ". Ma réaction a été de répondre " n'importe quoi ! "
Tous les mercredis de cette année là, je me suis retrouvée à la bibliothéque, trouvant le moindre prétexte pour aller y étudier. Je n'attendais qu'une chose, qu'il vienne, qu'il me fasse la bise, qu'il me dise "ça va ? ", qu'il fasse semblant de s'intéresser à la réponse, qu'il me laisse seule, et qu'il aille s'asseoir à une table où je pouvais le guetter en me cachant derrière mes feuilles. Les amies qui m'accompagnaient ne m'ont jamais rien dit sur le comportement étrange que j'adoptais lorsqu'il était présent, pourtant elles me connaissaient assez pour savoir que je n'aimais pas particuliérement faire la bise aux gens, que la question " ça va ? " avait toujours droit à une réponse ironique ou un jeu de mot stupide, or avec lui je ne me comportais absolument pas comme ça. Et durant cette année, rien ne s'est produit... juste des bonjours, des sourires timides et son air charmeur. Et puisque j'avais de l'ambition et du cran, je suis partie à la fin de l'année étudier pendant plusieurs années à l'étranger.
Là encore, je n'ai plus pensé à lui. Bon peut-être un tout petit peu au début, en regrettant de ne pas lui avoir avoué quoi que ce soit, de ne pas avoir crié ce que mon coeur voulait hurler... Pourquoi ne l'ai-je jamais fait ? Ma raison a très vite chassé cette question. J'ai travaillé, étudié, lié de nouvelles amitiés avec bien d'autres personnes, appris à connaître les cultures qui ne sont pas de chez "moi". Je me suis amusée, j'ai encore évolué dans ma façon de parler, dans ma façon de voir le monde. Et c'est avec regret que j'ai dû revenir en France avec une base de connaissance, un diplôme et un métier qui m'attendait déjà.
C'est tout de même sereinement que j'ai entamé ma vie active qui m'a fait dire adieu aux fêtes, aux soirées de beuveries, à l'amusement, aux manques de sérieux et à l'argent de mes parents qui subvenaient à tous mes besoins lors de mes études. Au début, je n'avais qu'un petit poste pas très important avec un salaire aussi grand que le poste mais je n'aime guère être reléguée au second plan, je me suis battue et au fil du temps j'ai gravi des échelons et je suis devenue l'un des piliers de mon boulot. Je vivais une vie tranquille, routinière, bercée par le travail et... le travail. Le cas typique du "Metro, boulot, dodo". Je sortais peu, me relaxais le soir avec un pot de glace à la vanille et une télévision continuellement branchée sur les chaînes dédiées au cinéma, le tout accompagné du ronronnement incessant de mon chat. J'avais l'impression d'être une héroïne de sitcom américaine encore célibataire et ayant la trentaine. Ou l'héroïne d'un film britannique mais en version française et réelle.
Une de mes collégues m'invita un soir à une fête chez une de ses amies, une fête entre amis d'amis célibataires, étant célibataire elle aussi elle préférait venir avec une personne qu'elle connaissait qu'y aller seule comme une pauvre malheureuse. Je n'étais pas vraiment enthousiasmée pas l'idée mais l'appel de la fête résonnait en moi et la dernière fois que j'avais réellement joué les fétardes datait de mes années d'étudiantes. Je n'ai pu que succomber.
Nous y sommes allées, il y avait de la musique assourdissante et pas vraiment de qualité, un nombre incalculable de couples déjà formés et... un bar. J'ai campé devant un verre rempli à ras bord que je contemplais sans penser à le vider. C'est alors que j'ai senti mon prénom se glissait avec délicatesse dans le creux de mon oreille et me chatouillait les tympans. Je me suis retournée et il était là, vous connaissez le dictons jamais deux sans trois, je le revoyais enfin après tant d'années. Il était plus agé évidemment, il avait des rides sur le côtés des yeux, ce qui n'atténuait en rien son sourire qui m'a fait fondre à l'instant même où je l'ai revu, il vieillissait bien, il devenait de plus en plus beau, il était même magnifique. Je me suis sentie redevenir une jeune adolescente qui rencontre pour la première fois de sa vie une personne de sexe opposé. Il m'a fait la bise, m'a sorti une phrase bateau de ce genre : "quelle surprise de te voir ici ! " , j'ai souri, incapable de prononcer une parole cohérente. Je me giflais mentalement et d'un coup je ne sais pas ce qu'il m'a pris sans doute poussé par ce coeur qui prenait enfin le dessus sur la raison, dans un style qui m'était totalement propre, je lui ai demandé s'il voulait bien me payer un café. Le plus étonnant dans cette affaire c'est qu'il a aquiscé, en m'anonçant que je lui retirais les mots de la bouche.
On a quitté la salle, on a marché dans la rue dans le silence pendant un laps de temps très court car nous sommes entrés dans le premier café que nous avons vu. On s'est installé à une table près de la fenêtre, on a parlé de nos études, des gens qu'on a rencontré, des anecdotes, du passé en commun, des blagues de potache qu'il avait osé me faire subir. Il souriait, je riais, on était beau. J'avais l'impression de rêver. J'ai parlé de mon travail, il m'a posé la question qui fache : " Comment vont tes amours ? ". La question que je redoute le plus lorsqu'elle vient de ma famille, me faisait maintenant faire la danse de la victoire. Je lui ai bien précisé que j'étais seule, que je vivais seule, que le seul mâle que je cotoyais avait quatres pattes et ronronnaient et que notre amour resterait platonique. Là, il me flatte, s'insurge contre la gente masculine de me laisser seule, gronde contre ses fous qui ne me voient pas. Il m'amuse, il fait accélérer mes battements, il me donne envie de l'embrasser. Par politesse, ou par intérêt personnel, je lui fais timidement " et toi ? ". Il m'a tendrement souri avant de fouiller dans sa poche, il a sorti une photo et me l'a montrée. Il était dessus tenant un petit garçon dans ses bras agé de quelques mois, une magnifique brune à sa droite qui tenait amoureusement son bras. J'avais envie de vomir, envie de pleurer, envie de fuir. Le tableau idéal de la famille idéale, ce que je ne partagerais jamais avec lui. J'ai gardé une apparence sereine, détachée, joyeuse et ravie pour son bonheur. On s'est dit au revoir, on s'est promis de manger ensemble un de ces quatres. Je ne sais pas pourquoi, mais je n'ai pas le coeur à tenir cette promesse.
Je suis rentrée chez moi, j'ai retrouvé un apparetement vide, propre, dont la seule présence de vie est un chat ronronnant sur une table. J'étais anéantie, il s'était construit une véritable vie, Lui, il avait de quoi être heureux. Je n'avais vécu que dans mes souvenirs et mes rêves, je vivais dans une illusion. J'aurais été douée pour être une héroïne de film en fin de compte. J'avais oublié que la vie n'est pas un film sur écran géant. Je me suis effondrée sur le sol, et, pour la première fois de ma vie, j'ai pleuré pour un homme.
FIN
merci à un autre lui de m'avoir relu et permis de corriger quelques erreurs.