La sonnerie a retenti enfin, j'ai cru que ça n'en terminerait jamais. Je mets mes stylos dans la trousse que je ferme pour la claquer sans grand soin dans mon sac avant de sortir de la classe en courant. C'est la récréation, les élèves forment des tas dans les couloirs, je suis obligée de slalomer entre eux, tantôt en m'écrasant sur le mur, tantôt en passant sous les jambes des plus grands. Au bout du couloir, je vois la bouille d'enfant d'Annabelle, elle est trop mignonne. Je descends les marches calmement, elle se jette dans mes bras et me fait un énorme câlin.
" Tu m'as manqué ! crie-t-elle
- Annabelle; on ne s'est pas vu pendant un week-end
- c'est déjà trop long."
Je ris, on s'assied sur les dernières marches de l'escalier. Il nous reste encore huit bonnes minutes avant de rejoindre ce qui nous sert de classe en Histoire. Elle commence à parler de son week-end chez sa grand-mère, une réunion de famille importante : sa cousine présentait son fiancé à la famille. Pauvre gars, devoir rencontrer les grands -parents, les oncles, les tantes, les cousins, les cousines, bref toute sa future belle-famille, je m'étonne qu'il n'ait pas pris ses jambes à son cou. Annabelle en est à peine à un dixième de son récit lorsqu'une voix de ténor ô combien désagréable prononce mon nom derrière mon dos. Je me retourne et sans étonnement je découvre Playboy. Annabelle rougit de la tête au pied, aussi écarlate que la plus belle des tomates OGM cultivées aux colorants.
"T'as oublié ta veste en cours" me dit-il en souriant et en me tendant mon vêtement. Quelle idiote ! J'ai bien envie de me gifler. Je le remercie poliment sans insister plus que ça sur la gratitude que je lui dois, soi-disant, il me répond de rien en souriant toujours comme un crétin et repart au loin, son sac en bandoulière tape sur ses cuisses avec un rythme régulier. Je me tourne vers Annabelle, je la surprends en train de contempler avec énormément d'intérêt le dos de notre cher ami. Lorsqu'il disparait de son champ de vision, elle pousse un soupir de lassitude, ses épaules tombent, son regard est triste, elle fait la moue et déclare d'une voix déprimée : " Il ne me remarquera jamais. "
La sonnerie retentit, les cours vont reprendre, je passe mon bras sur son épaule, ma veste sur ma propre épaule, et dans cette attitude de garçon manqué, je conduis la princesse jusqu'à notre salle de cours.
La Mondialisation... On aurait pu trouver un sujet plus passionnant. J'écoute madame le professeur en mâchouillant mon crayon que je tourne de temps en temps pour ne pas m'endormir. Je suis affalée , dos sur le mur, ma main droite tapote ma trousse, je regarde ma voisine, une petite rousse. Je crois qu'elle s'appelle Mathilde, mais on s'en fout, moi tout ce que je veux c'est lui piquer ses cheveux. Annabelle est pratiquement allongée sur sa table, les yeux fermés, elle me donne envie de rire.
La trouvant trop bavarde, cette chère madame Histoire/Géo l'a éloignée de moi... l'a isolée, bien bien loin de tout être doué de paroles. Pendant une heure, elle doit faire silence, un véritable supplice pour elle que j'ai toujours connu en pleine conversation. Pour tuer le temps qui s'accroche à la vie, je contemple une à une les personnes de la classes, une classe majoritairement de filles, chacune assez similaire à sa voisine. En grande partie elles écoutent le cours ou bavardent sur je ne sais quoi qui m'a l'air d'être on ne peut plus passionnant. Les quelques représentants du sexe masculin dorment ou font semblant d'écouter. Que de sérieux dans cette classe, s'en devient lassant. Je fais un petit coucou à Annabelle, elle me sourit, prend une feuille, arrache un bout et gribouille dessus, elle sort sa règle, crée une sorte de catapulte et envoie le petit bout de papier. Par chance, son morceau de feuille tombe près de moi, je n'ai aucun mal à le récupérer, je l'applaudis avant pour sa performance, elle me fait une légère courbette. Une fois le papier entre les mains, je le déplie et je lis ce qu'elle a écrit en Times new roman écriture taille 6 en plus du langage sms... Un roman sur une feuille de 5 cm², si ça ce n’est pas un exploit, je veux bien me nommer Géraldine. Sur son petit papier, elle me détaille son ennui, sa déprime et les charmes de celui que l'on nomme Grégoire, même absent il trouve le moyen de me faire... Je crois que je vais écouter le cours.
Midi, l'heure de la libération a sonné, tel des vautours les élèves se ruent vers ce qu'on appelle la cantine... Vous saviez que la cantine c'est aussi une petite caisse ou malle employée par les militaires avec des compartiments pour ranger ses affaires, je trouve que ce nom va particulièrement bien au réfectoire de notre établissement. On n'y entre pas n'importe comment, d'abord, les surveillants vérifient votre emploi du temps, ensuite il y a un ordre de passage en fonction des classes. C'est propre, bien rangé, pas de bavures, ça me change de mon ancienne cantine où pour survivre à l'appétit bestial de ces chimpanzés enragés il fallait venir avec un casque, des genouillères et une crosse, enfin ça c'était pour les services de treize heure quand y a plus personne. Le problème avec le système militaire, c'est qu'il y a toujours des petits plaisantins pour tenir tête aux autorités en fonction, du coup on doit quand patienter pendant quelques minutes, en général on patiente en musique, vive les mp3.
On arrive enfin devant la machine à plateau, on passe notre carte de cantine et elle nous offre avec toute la gentillesse qu'une machine puisse donner un merveilleux plateau grisâtre, humide car fraichement lavé, et en plastique. On prend un verre devenu blanc grâce au calcaire, une entrée en plastique, certes il y a la couleur mais le reste, des couverts, une serviette et le repas qui sera comme toujours infect. En général, dans le fond de la salle, il y a une table qui n’a quasiment jamais utilisé, alors au bout de trois ans c'est devenu notre table. On s'est assise, sans trop se presser, et on a commencé notre repas. Annabelle a repris le récit de son fameux week-end familial, je m'imaginais la scène de ce pauvre garçon, tout en ponctuant son récit de mes propres anecdotes sur le même sujet. Enfin, elle finit par me parler de Grégoire, encore... Comprenez-vous pourquoi il m'agace rien que par la vue ?
" Tu te rends compte, il ne m'a même pas vu...
- Que veux-tu que je te dise ? C'est un garçon, faut pas trop lui en demander, tu te mettrais toute nue qu'il serait encore capable de te demander si t'as changé de coupe de cheveux, lui ai-je dit en tentant de l'amuser un peu,(oui je sais, mes blagues son assez foireuses).
- Oui mais quand même... Et t'aurais pu faire les présentations, tu le connais toi, a-t-elle commencé à gronder
- holà, je le connais, je le connais, je ne fais que partager sa classe, rien de bien intime , me suis-je défendue, et encore heureux d'ailleurs que je ne fasse que ça, il m'énerve ce type.
- J'aimerais tellement qu'il me fasse un sourire !"
Elle ne m'avait pas écouté, comme toujours elle était enfermé dans ses rêveries, Grégoire est teeeeeeeeeeellement exceptionnel, j'aimerais juste qu'on me dise en quoi. En attendant Annabelle monologuait sur les qualités de cet être si parfait.
" Il est trop mignon, adorable... Et si intelligent, en plus il est aussi doué en sport, tu savais qu'il faisait de l'escrime ? Dans un club, et pas un petit, un grand club, y a des filles qui m'ont qu'elles avaient appris qu'il serait peut être qualifié pour un tournoi national, tu te rends compte ! Ah, c'est un vrai chevalier, continuait-elle avec ses yeux pétillants, ses joues rouges, et ses mains jointes. A la voir, on aurait pu croire qu'elle parlait d'un Dieu vivant, mais non, elle parlait juste du garçon dont elle était amoureuse, et bien que je détestais cet imbécile, j'étais extrêmement touchée par la jeune fille que j'avais devant moi.
- et tu ferais une très belle princesse avec lui
- tu crois ?... j'y pense, tu savais que toutes ses ex étaient blondes ?
- non... et alors ? "
Il y a eu un silence de plusieurs minutes, elle me regardait avec ses yeux suppliant, ça sentait le sale plan bien pourri. Le mécanisme a mis du temps à s'enclencher avant que l'ampoule au dessus de ma tête ne se mette à clignoter.
" Toi ? en blonde ?" Elle a acquiescé et a ajouté "mais j'ai peur de le faire moi-même, alors je voudrais que tu m'aides, s’il te plaît
- Annabelle mais t'es folle, tu as des cheveux sublimes
- s'il te plaît " , suppliait-elle , je ne sais pas pourquoi mais le fait de la voir prête à pleurer pour une couleur de cheveux m'a fait accepter. Samedi, on s'occupera de ça samedi, lui ai je promis, et je m'en voulais déjà, pourquoi n'arrivait-elle pas à comprendre que ce type n'était rien.
...